Monnaies anciennes 38

La crise du IIIe siècle (2): Les Trente Tyrans 

Gallienus (253-268 EC) (2)

À partir de 260, Gallienus règne seul sur l’Empire. Toutefois, son règne continue d’être en proie aux même menaces qui persistaient durant les années de règne conjoint avec son père: révoltes, usurpations du pouvoir et invasions, le tout sur un fond de crise économique. Après la défaite de la bataille d’Édessa et la capture de Valerianus, l’armée Sassanide du roi Shapur attaque la Cilicie et la Cappadoce pillant une trentaine de cités. Ce qui restait de l’armée romaine s’est rallié sous le commandement de Ballista et de Fulvius Macrianus pour repousser les Sassanides avec l’aide d’Odenathus et de ses cavaliers Palmyriens. Fort de ce succès, Macrianus décide de nommer empereur ses fils Quietus et Iunius Macrianus. Les deux Macrianus, gagnant à leur cause les légions de Pannonie, marchent sur l’Italie mais sont défait en Illyrie par le général Aureolus au printemps ou au début de l’été 261. Au même moment, Odenathus pousse plus profondément en territoire Sassanide. Il assiège sans succès la capital de Ctesiphon mais réussi néanmoins à reprendre tout le territoire que les romains avaient perdu depuis le siège de Nisibis en 252. Par 262, Odenathus contrôle une bonne partie de l’Orient romain (le Levant, la Haute Mésopotamie et l’est de l’Anatolie) et ne peut résister à s’en déclarer le roi (avec son fils Herodianus), fondant ainsi l’Empire palmyrénien. Gallienus, préoccupé par la situation à la frontière nord de l’Empire, n’a pas le choix de le tolérer — il lui donne même le titre de dux Romanorum (commandeur des Romains). Lorsque Odenathus est assassiné en 267, le pouvoir passe à son fils Waballath (sous la régence de son épouse Zenobia) qui parvient à en agrandir le territoire (ajoutant une partie de l’Arabie et l’Égypte — qui s’était déjà rebellée sous Macrianus, puis sous le préfet Aemilianus en 262) jusqu’à ce qu’Aurelianus y mette fin en 273.

Pendant ce temps, Gallienus est au prise avec un autre usurpateur au nord de l’Empire. Suite à la défaite d’Edessa et à la révolte de Macrianus, le commandant des légions du Rhin, Postumus, est proclamé empereur par ses troupes en septembre 260. Il assiège et prends Colonia Agrippinensium (Cologne) et y établit sa capitale. Il y fait également assassiner Saloninus, le fils de Gallienus. Son pouvoir est immédiatement reconnu par les troupes de Gaule, de Germanie et de Rhétie. L’année suivante, il contrôle également la Bretagne, la Gaule Narbonaise et l’Hispanie. Étrangement, plutôt que de marcher sur l’Italie pour devenir l’Empereur de Rome, il établit plutôt son propre fief dans le coin nord-ouest: l’Empire des Gaules. Gallienus, affaiblit par la rébellion de Macrianus et de nouvelles invasions Goths au nord-est, ne réussira jamais à éliminer cet empire. Il réussit bien à assièger Postumus mais il est blessé par une flèche tirée du rempart et doit abandonner. Et lorsque Aureolus revient de l’Orient avec des renforts, celui-ci le trahit, donne son support à Postumus et tente d’usurper le pouvoir à son tour… L’Empire de Postumus (à qui succèdera Victorinus, puis Tetricus) ne sera reconquit que par Aurelianus en 274. À suivre…

Cette semaine, je vous présente trois autres pièces de monnaie de Gallienus.

IMG_9150-9154La première pièce est un assez beau antoninianus (G [Good], AR [argent], 17.5 x 18 mm, 2.344 g, payé environ $6 le 1985/04/14, die-axis: ↑↑). L’avers nous offre un buste de l’empereur radié et cuirassé à droite, avec l’inscription latine GALLIENVS AVG[VSTVS]. Le revers illustre une Liberalitas drapée, debout à gauche, tenant une tessera de la main droite levée et une corne d’abondance (cornucopiae) de la main gauche, avec l’inscription latine LIBE-RAL[ITAS] AVG[VSTORVM] (la générosité de l’empereur) et un S (marque d’officine, S[ecundus] = deuxième officine) dans le champs droit. 

La nomenclature (GALLIENVS AVG) nous indique que la pièce a été frappée durant la période où Gallienus régnait seul, c’est-à-dire après 260. Le RIC (vol V, pt 1: p. 33) nous apprend que ce type de Liberalitas a été frappé seulement à Rome. Il commémore une libéralité, ou distribution d’argent au peuple. Celles-ci eurent lieu en 253, 254, 256 et — la seule du règne de Gallienus — en 263. Ces libéralités sont bien représenté par les attributs de la divinité allégorique: la cornucopiae, qui représente l’abondance, et la tessera, qui est une sorte de planche avec des trous utilisées pour compter rapidement le nombre approprié de pièces à distribuer. Cette pièce a donc été frappée durant le règne unique de Gallienus, à Rome, en 263.

Sources: Wikipedia (Gallienus [FR/EN], Liberalitas [FR/EN], corne d’abondance [FR/EN]), Google, FAC (Gallienus, Liberalitas, tessera, cornucopiae), ERIC (Gallienus); RIC  vol. V, pt 1: 227, Sear RCV (1983): 2877; Numista, WildWinds (text, image), CoinProject, Numismatics. Voir aussi ma fiche.

Les deux pièces suivantes sont des antoniniani représentant des Providentiae mais, si elle offrent les inscriptions similaires, elles illustrent la divinité avec des attributs différents.

IMG_9188-9193La première Providentia est un assez beau antoninianus (VG [Very Good] / G [Good], AR / Billon ?, 21 x 17 mm, 2.257 g, payé environ $8 le 1985/12/17, l’avers est assez bien conservé mais il y a un important dépôt sur le revers et tout le bas de la pièce est rogné; die-axis ↑↑). L’avers nous offre une tête de l’empereur radiée avec l’inscription latine GALLIENVS AVG[VSTVS]. Le revers illustre une Providentia drapée, debout à gauche, tenant un globe dans la main droite et un long sceptre transversal dans la gauche avec l’inscription PROVID[ENTIA] AVG[VSTORVM] (la providence [protection? prévoyance?] de l’empereur). Il ne semble pas y avoir de marque d’officine dans le champs (et l’exergue a disparu dans la rognure, donc impossible de savoir si elle contenait une marque quelconque…).

Encore une fois, la nomenclature (GALLIENVS AVG) nous indique que la pièce a été frappée durant la période où Gallienus régnait seul, c’est-à-dire après 260. Dans ce cas-ci nous nous retrouvons devant deux possibilité. La première (RIC 270) est une frappe aux ateliers de Rome qui normalement comporterait un “P” dans le champs droit mais certaines sources en ligne indique qu’il existerait un type sans aucune marque — toutefois, pour cette frappe, personne n’ose avancer de datation donc nous restons avec l’intervalle du règne seul, soit 260-268. La seconde possibilité (RIC 508a) est une frappe à l’atelier de Mediolanum (Milan) qui comporterait soit un “P” dans le champs droit (ce qui n’est pas le cas) ou un “MP” en exergue (ce qui est impossible à vérifier avec cette pièce). Je juge plus probable qu’il s’agisse de la seconde possibilité. Le sources en ligne date le type de cette frappe à 265-66 mais je n’ai pas pu trouver de justification pour cette datation. Il me faudrait sans doute faire des recherches plus approfondies…

Sources: Wikipedia (Gallienus, Providentia [FR/EN]), Google, FAC (Gallienus, Providentia), ERIC (Gallienus); RIC vol V, pt 1: 270 / 508a, Sear RCV (1983): 2888; CoinArchives, Numismatics, WildWinds (RIC 270: text, image; RIC 508: text, image),  bnumis, CoinProject, MA-Shops. Voir aussi ma fiche.

IMG_9171-9175L’autre Providentia est un beau antoninianus (VG [Very Good], AE [bronze], 21 x 22 mm, 3.946 g, payé environ $6 le 1985/04/14, die-axis: ↑↑) qui nous offre en avers une tête de l’empereur radiée à droite avec l’inscription latine GALLIENVS AVG[VSTVS]. Le revers illustre une Providentia debout à gauche, tenant un bâton dans la main droite et une cornucopiae dans la main gauche; à ses pieds, à gauche, il y a un globe et l’on retrouve l’inscription latine PROVIDEN[TIA] AVG[VSTORVM] (la providence [protection? prévoyance?] de l’empereur). Il n’y a aucune marque d’officine dans le champs ou en exergue.

La nomenclature (GALLIENVS AVG) nous indique encore que la pièce a été frappée durant la période où Gallienus régnait seul, c’est-à-dire après 260. Ce type de Providentia (avec cette inscription et pas de marque d’officine) ne semble se retrouver que dans les pièces frappées à l’atelier de Siscia. Les sources en ligne la date de 267-68 (mais, encore une fois, je n’en ai pas trouvé le justificatif).

Sources: Wikipedia (Gallienus [FR/EN], Providentia [FR/EN]), Google, FAC (Gallienus, Providentia, Siscia), ERIC (Gallienus); RIC vol V, pt 1: 580; vcoins, WildWinds (text/image), bnumis, CoinProject. Voir aussi ma fiche.

L’utilisation du type de revers avec une Providentia est très révélateur d’un aspect important de la propagande impériale de Gallienus. Elle montre quelle image il voulait donner de lui-même et de son règne principalement à travers ses portraits officiels et les différents types de frappes monétaires. Cela nous permet indirectement de connaitre l’idéologie et les politiques qu’il voulait communiquer au peuple. Selon Troy Kendrick (A Reasses­sment of Gallienus’ reign, lui-même citant Erika Manders), on retrouve durant le IIIe siècle quatre grandes thématiques dans les différents types de pièces de monnaie émises: les représentations militaires (22.5%), la promotion d’un âge d’or ou saeculum aureum (19.2%), la glorification des vertus de l’empereur (17.4%) et l’association de l’empereur aux divinités (21.8%). La frappe monétaire sous Gallienus suit les mêmes proportions. La prédominance des types militaires (qui évoquent des victoires ou vantent la valeur d’une légion pour la fidéliser) reflète bien l’importance qu’il accordait à l’armée — et pour cause! Le message qu’il veut faire passer à travers les types de frappes est qu’il est favori des dieux et, par ses propres mérites et vertus (pietas, clementia, justicia, aequitas, liberalitas, providentia, indulgentia, etc.), il est l’homme de la situation pour maintenir la paix et la prospérité de l’Empire. C’est l’habituel “Ça va bien aller” et ceux qui disent autrement font des “fake-news” (Quoi? Quelle crise?)…

Comme pour les pièces présentées la semaine dernière, celles-ci sont une bonne évidence de la dévaluation monétaire sous Gallienus (voir aussi RIC v. 5 pt 1, pp 7-8). Le coût élevé des campagnes militaires, l’épuisement des mines d’argent et l’émission constante de nouvelle monnaie par une succession d’empereurs et d’usurpateurs causent une importante inflation à laquelle on répond par une dépréciation monétaires et les pièces contiennent donc de moins en moins d’argent. L’antoninianus, qui lors de sa création par Caracalla, contenait 50% d’argent n’en contient plus que 10% au début du règne de Gallienus. On compense en frappant des pièces en billon (ce qui donne un aspect plus terne aux pièces) ou en trichant par l’utilisation de pièces saucées (un flan de bronze est trempé dans une solution d’argent pour lui donner une apparence argenté). Toutefois avec le temps et l’usage ce plaquage tend à disparaître et l’antoninianus prend l’apparence d’une simple pièce de bronze. À la fin du règne de Gallienus, les pièces ont moins de 3% d’argent et cela tombe à près de 1% dans la décennie suivante!

La semaine prochaine je vous présenterai mes trois dernières pièces de monnaie de Gallienus et je vous entretiendrai de sa mort et de son legs.

Voir l’index des articles de cette chronique.

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