Les tétrarchies (5)

Avant de poursuivre avec la seconde partie de la vie de Licinius, je tiens à souligner que je me consacre à cette chronique sur la vie des empereurs romains à travers les pièces de monnaie de ma collection depuis maintenant une année ! J’ai débuté en vous présentant une belle pièce de Lucius Verus (un denarius datant de 167-168) le 3 septembre 2020 et j’ai poursuivi (avec un superbe tétradrachme athénien) dans un ordre plus ou moins chronologique, avec quelques apartés sur les femmes romaines, les royaumes environnants, puis un retour sur les Julio-Claudiens, jusqu’à la fin de la crise du IIIe siècle et l’avénement des tétrarchies. La riche dynastie des Constantiniens, mes horribles pièces byzantines et diverses autres monnaies m’offriront probablement assez de matériel pour continuer une autre année… Peu m’importe qu’on me lise tant que je me garde l’esprit actif et que je m’amuse à approfondir (et à partager) mon savoir — cet immense puits de connaissances largement inutiles qu’est mon esprit ! Alors beatus natalis omnibus amatoribus antiquis denarios !

Licinius (308-324 EC)  (2)

Après que Caius Valerius Licinianus Licinius ait vaincu Maximinus et purgé toute trace de son entourage en 313, la tétrarchie n’est plus qu’un souvenir. L’empire est maintenant dirigé par seulement deux empereurs: Licinius en Orient et Constantinus en Occident. Pendant une brève période où se maintient l’équilibre des pouvoirs, Licinius (qui s’est établit à Nicomédie) fait campagne contre les Perses Sassanides et les Goths et, à l’été 315, son épouse Constantia lui donne un fils, Valerius Licinianus Licinius Iunior. Toutefois, la méfiance de l’un envers l’autre étant croissante, l’inévitable conflit fini par éclater: Constantinus, accusant Licinius d’héberger l’auteur d’un complot, marche contre son co-empereur en 316, prends Siscia (capitale de la Pannonie) puis le défait à la bataille de Cibalae. Licinius doit fuir à Sardique (en Thrace) où il nomme Valens, l’un de ses généraux, co-empereur. Après des négociations infructueuses, les deux armées s’affrontent à nouveau en décembre 316 à la bataille de Mardia. Faute d’une victoire décisive, les négociations reprennent en janvier 317 et, après un accord en mars, Licinius doit concéder une partie de son territoire et faire exécuter Valens. En échange, il est nommé co-consul avec Constantinus et son fils, Licinius II, est nommé Nobilissimus Caesar avec les fils de Constantinus, Crispus et Constantinus II. 

Cette trêve précaire dure environ six ans, période durant laquelle Licinius est occupé à défendre ses frontières (notamment contre un invasion de Sarmates en 318). Dès 320, la tension monte alors que Constantinus accuse Licinius de renouer avec la religion traditionnelle (dont le culte jupitérien) et la persécution des chrétiens. Le conflit éclate à nouveau en 323 lorsque des troupes de Constantinus, à la poursuite de pillards Goths, pénètrent en Mésie supérieure, un territoire sous le contrôle de Licinius. Constantinus marche à nouveau contre Licinius qu’il affronte en une série de batailles. Après avoir été défait à Andrinople en juillet 324, Licinius se réfugie à Byzance. Il nomme Martinianus, l’un de ses hauts fonctionnaires, son co-empereur et l’envoi à Lampsaque pour tenter, sans succès, d’intercepter Constantinus. Pendant que son père fait le siège de la ville, Crispus attaque la flotte largement supérieure de Licinius, sous le commandement de l’Amiral Abantus, et l’anéantit en deux batailles navales qui se déroulèrent dans l’Hellespont (Dardanelles). Voyant le vent tourner, Licinius abandonne Byzance pour traverser en Bythinie, à Chalcédoine, où il rejoint les troupes de Martinianus et des auxiliaires wisigoths, et affronte l’armée de Constantinus le 18 septembre 324 lors de la bataille de Chrysopolis. L’armée de Constantinus, menée par son étendard chrétien, le labarum, amorce un assaut frontal massif et massacre les troupes de Licinius. Celui-ci s’enfuit à Nicomédie mais il concède la défaite dès le lendemain, après que Constantia ait négocié pour que les vies de son époux et de son fils soient épargnées. Ils seront exilés à Thessalonique mais, dès le printemps suivant (325), Constantinus les fera exécuter et leur imposera une damnatio memoriae. Licinius n’aura régné sur l’Empire Romain qu’une quinzaine d’année. Avec lui, la guerre civile de la tétrarchie prends fin et Constantinus règne alors seul sur l’Empire.

Je vous présente ici trois autres pièces de monnaie de Licinius.

IMG_0549-0561La première de ces pièces est une belle petite dénomination (Half-centenionalis, Follis Réduit ou AE3, VG [Very Good], AE [bronze], 18 x 18.5 mm, 2.295 g, payé environ $6 le 1985/04/14, patine brun foncé avec quelques traces vert foncé; die-axis: ↑↓). L’avers présente une tête de l’empereur laurée à droite avec l’inscription latine IMP[ERATOR] LICI-NIVS AVG[VSTVS]. Le revers illustre un VOT[IS] •  XX (Votis Vicennalibus = “Voeux pour le vingtième [anniversaire de règne]…”) sur deux ligne au centre d’une couronne de laurier, avec l’inscription latine D[OMINI] N[OSTRI] LICINI INVICT[I] AVG[VSTI] (“…de Notre Seigneur Licinius invincible Auguste”) et un TT (marque de la troisième officine [T = Tertius] de Ticinium [T]) en exergue.

D’après le RIC (Bruun P.M., Ed. by Sutherland C.H.V. & Carson R.A.G., The Roman Imperial Coinage vol. VII: Constantine and Licinius (313-337). London: Spink & Son, 1966, p. 380), cette pièce a été frappé par la troisième officine de l’atelier de Ticinium (Pavie) en 320-321 EC.

Sources: Wikipedia (Licinius [FR/EN]), Google, FAC (Licinius, Dominus, laurel wreath, Ticinium, vota, VOT XX), ERIC (Licinius); RIC v. 7: 146; acsearch, coinproject, numista, vcoins, WildWinds (text, image). Voir aussi ma fiche.

IMG_0566-0571La deuxième pièce est une très belle petite dénomination très similaire à la pièce précédente (Half-centenionalis, Follis Réduit ou AE3, F [Fine], AE [Bronze], 17.5 x 18 mm, 2.154 g, payé environ $6 le 1985/04/14, caractérisé par une patine brune et une légère fêlure à 30° sur l’avers; die-axis: ↑↑). L’avers offre une tête de l’empereur laurée à droite avec l’inscription latine IMP[ERATOR] LICI-NIVS AVG[VSTVS]. Le revers illustre un VOT[IS] •  XX (Votis Vicennalibus = “Voeux pour le vingtième [anniversaire de règne]…”) sur deux ligne au centre d’une couronne de laurier, avec l’inscription latine DOMINI • N[OSTRI] • LICINI AVG[VSTI] (“…de Notre Seigneur Licinius Auguste”) et un • AQ S • (marque de la seconde officine [S = Secundus] de l’atelier de Aquileia [AQ]) en exergue.

D’après le RIC (op. cit., p. 404), cette pièce a été frappé par la seconde officine de l’atelier de Aquileia en 321. 

Sources: Wikipedia (Licinius [FR/EN]), Google, FAC (Licinius, Aquilea, denomination, Dominus, laurel wreath, vota, VOT XX), ERIC (Licinius); RIC v. 7: 86; acsearch, augustuscoins, coinproject, coinscalkinsc, WildWinds (text, image). Voir aussi ma fiche.

IMG_0577-0587La troisième et dernière pièce est une assez belle petite dénomination (AE3, G [Good], AE [Bronze], 17 mm, 2 g, caractérisé par un dépôt jaunâtre sur l’avers; die-axis: ↑↑). L’avers offre un buste de l’empereur radié, drapé et cuirassé à droite avec l’inscription latine IMP[ERATOR] C[AIVS] VAL[ERIVS] LICIN[IANVS] LICINIVS P[IVS] F[ELIX] AVG[VSTVS]. Le revers illustre un Jupiter debout de face, la tête tournée à gauche, nu sauf une chlamyde à travers l’épaule gauche, tenant une petite victoire sur un globe dans la main droite et un long sceptre dans la gauche, un aigle avec une couronne dans le bec et un captif attaché à ses pieds de part de d’autre, avec l’inscription latine (illisible) IOVI CONS-ERVATORI (“[Dédié] à Jupiter le Protecteur”), un SMANT? (marque de l’atelier d’Antioche [SMANT = Sacra Moneta ANTiochia] avec une marque d’officine illisible) en exergue et un X / II 𝛍  (marque de valeur nominale) sur deux lignes dans le champs droit.

D’après le RIC (op. cit., p. 682), cette pièce a été frappé à l’atelier d’Antioche en 321-23. Malheureusement la marque de l’officine est illisible (cela pourrait donc être n’importe laquelle parmi les huit officines qui ont frappé ce type). Les caractères dans le champs droit serait une marque de la valeur nominale de la pièce. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un X au dessus d’un Pi  et d’un Gamma — et certaines source en ligne l’indiquait comme “X / II Mu” — mais, toujours selon le RIC (op. cit., p. 12-13), il s’agirait plutôt d’un X au-dessus d’un II pour faire X II (12) suivi d’un symbole représentant un semis (demi) pour totaliser 12 1/2. Cela serait l’indication de la dévaluation du follis (le follis réduit). 

Sources: Wikipedia (Licinius [FR/EN]), Google, FAC (Licinius, Antioch, Iovi Conservatori), ERIC (Licinius); RIC v. 7: 35; acsearch, CoinArchives, Numista, WildWinds (text B, image B, image 𝜟, image 𝜠,  image 𝜢). Voir aussi ma fiche.

Ces trois pièces de monnaie nous permettent les réflexions suivantes sur le règne de Licinius:

Une des caractéristiques des pièces présentées cette semaine est le type de revers avec un “VOT XX“ que j’ai déjà discuté la semaine dernière. Toutefois, selon le RIC (op. cit., p. 390), la similitude des deux “VOT XX” frappées à Aquileia et Ticinium pourrait être due au fait que “le type de Ticinium ait été apporté à Aquilée lors de la réorganisation des ateliers monétaires de 320-21 dans le but d’augmenter la production des monnaies en Europe de l’Est”.

Avec ces pièces, nous voyons apparaître une nouvelle titulature: le Dominus Noster (DN). Au IVe siècle la titulature des empereurs tombe souvent dans le superlatif (Nobilissimus Caesar, par exemple, qui signifie “le plus noble des césars”) et l’usage du DN (Dominus Noster = “Notre Seigneur”) tombe probablement dans cette pratique et reflète la réforme de Diocletianus où, avec la tétrarchie, l’Empereur acquiert une nature quasi-divine qui le place bien au-dessus de ses sujets au point où on doit lui vouer un culte (et c’est d’ailleurs pour cette raison que cette période est appelée le “Dominat”, en opposition au “Principat” qui avait caractérisé l’Empire jusqu’alors). Toutefois, elle n’est utilisé qu’après la retraite de Diocletianus et de Maximianus (s’approchant sans doute des types de divinisation comme les DIVO et CONSACRATIO). Les chrétiens utiliseront d’ailleurs aussi ce titre pour qualifier Jésus Christ. Au début, son utilisation est plutôt occasionnelle mais, dès 320, sous Licinius et Constantinus, elle devient beaucoup plus fréquente et tend à remplacer le IMP (Imperator); toutefois, sous Julianus II et Jovianus, elle deviendra la norme. (d’après Augustus Coins, CoinTalk)

La troisième et dernière pièce nous révèle deux choses. D’une part, elle confirme ce que les sources littéraires (comme Eusebius) avaient déjà mentionné (et que Constantinus avait pris à prétexte pour agir contre lui): Licinius semble bien avoir effectué un retour au paganisme en renouant avec la religion romaine traditionnelle  et, comme l’indique cette pièce, particulièrement le culte jovien. L’accusation de Constantinus ne prends donc pas source uniquement dans sa propre propagande. Licinius ne s’est peut-être jamais convertit comme Constantinus mais s’est simplement montré favorable au chrétiens par support pour son épouse Constantia et Constantinus. Cela ne prouve pas non plus qu’il ait repris les persécutions (quoi que c’est ce que Constantinus lui reprochait). Il peut simplement avoir invoqué la protection du dieu jovien (son protecteur, car il est toujours l’Auguste Jovien) par superstition et pour rassurer ses troupes dont il dépendait plus que jamais alors que le conflit avec Constantinus devenait de plus en plus imminent.

D’autre part, cette même pièce démontre bien la dévaluation du follis. Cela reste un sujet controversé et sur lequel les spécialistes ne s’entendent pas. Le RIC dit en effet (RIC, op. cit., pp. 8-9) que “Peu de problèmes monétaires ont causé plus de controverse que ceux concernant la monnaie de bronze du IVe siècle. (…) Constantin ne créa aucune nouvelle monnaie de bronze; sa pièce de bronze était le follis tétrarchique dont le poids diminuait progressivement. (…) il est clair que la monnaie de bronze du IVe siècle était non fiduciaire, c’est-à-dire que la valeur des pièces était déterminée par leur valeur métallique.” Dès 320, dans la partie de l’Empire contrôlé par Licinius, on remarque une réduction de la production de folles et une diminution du nombres d’officines (de 37 à 22) des différents ateliers monétaires. C’est à ce même moment que plusieurs de ateliers monétaires (Antioche, Cyzique, Héraclée, Nicomédie) utilisent sur leurs pièces cette marque de valeur nominale (12 1/2). Elle ne sera plus utilisée par la suite mais il est claire que le follis a maintenant une valeur réduite. On ignore le nom que les romains donnaient à ces petites dénominations et c’est pourquoi les numismates modernes utilisent une nomenclature basée sur la taille de la pièce: par exemple, la dénomination la plus commune, AE3, correspond aux pièces de bronze de 17 à 21 mm; la AE2 correspond à 20 -26 mm et la AE1 correspond à 26-30 mm.

Finalement, il est a noter que toutes les pièces que j’ai mentionné cette semaine sont considérées comme rares. Selon le système du RIC, elles sont classées entre R1 et R3, c’est-à-dire qu’il existe entre quatre et douze pièces connues de ces types (évidement c’était le cas lors de la compilation du répertoire dans les années soixante mais d’autres pièces ont sûrement été découvertes depuis).

La semaine prochaine nous abordons le bref règne de Licinius II dont j’ai deux pièces.

Voir l’index des articles de cette chronique.

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Monnaies anciennes 54

3 thoughts on “Monnaies anciennes 54

  1. Je ne rate jamais ma « classe du week-end » sur le monde antique. Peut-être ne vois-tu pas le billet comme « vu » par ma visite considérant que je défile l’accueil plutôt que cliquer le titre du billet.

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    • Je ne me soucis pas trop du nombre de lecteurs puisque, comme Marcus, j’écris cette chronique surtout pour moi-même. Mais, pour l’occasion, j’ai fait quelques vérifications rapides. Globalement, le blog n’a que de dix à vingt lecteurs par jour ce qui est très peu (étrangement j’avais de meilleurs statistiques sur wordpress.org) et seulement cinq à dix personnes au total lisent cette chroniques régulièrement ou occasionnellement (quoi que plusieurs “like” le click-bait sur FB et sans doute certains font comme toi et lisent la chronique à partir de la page d’accueil). À part quelques commentaires de proches sur FB et ceux qui commentent en espérant attirer du traffic sur leur propre page, je crois bien que tu est le seul à commenter de temps en temps sur mon blog. Merci infiniment de ton intérêt. Malgré tout j’espère réussir à susciter un peu d’intérêt pour l’histoire de l’antiquité auprès de mon maigre lectorat…

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