Les Théodosiens (1)

Theodosius I (379-395 EC)

Flavius Theodosius (couramment appelé Théodose I en français) est né le 11 janvier 347 en Hispanie (soit à Cauca ou Italica) et est le fils du fameux général Theodosius Major qui s’est illustré mainte fois sous le règne de Valentinianus. Il passe sa jeunesse sur le domaine familiale en Hispanie. Il entreprend ensuite une carrière militaire en 368 auprès de son père. Ainsi, il participe aux campagnes militaires de Bretagne (368-69), sur le Rhin contre les Alamans (370) et sur le Danube contre les Sarmates (372-73). En 374, il reçoit le commandement militaire (Dux) de la province de Mésie (Mœsia prima) et, pendant que son père met fin à la rébellion de Firmus en Afrique, il repousse une invasion de Sarmates en Pannonie. Toutefois, à la mort de Valentinianus en novembre 375, son père est victime des purges organisées par ses successeurs et il est exécuté à Carthage. Tombé en disgrâce, Theodosius se retire sur son domaine d’Hispanie. Gratianus, regrettant peut-être l’exécution de son père, le rappel peu de temps après et dès 377 il retrouve son commandement militaire sur la frontière Danubienne. Et lorsque Valens meurt au cours de la désastreuse bataille d’Andrinople en août 378, c’est Theodosius qui est choisi, faute de meilleurs candidats, pour le remplacer à la tête de l’Empire d’Orient.

Sa première préoccupation est de repousser l’invasion des Goths et de stabiliser les frontières. Avec l’aide de Gratianus il met un frein à l’avance des Goths à l’automne 380. Puis, en janvier 381, le chef Athanaric viens présenter sa capitulation à Constantinople et un accord de paix est signé en octobre 383. En échange de l’obligation de défendre la frontière contre d’autres vagues d’envahisseurs, les Goths obtiennent le droit de s’établir au sud du Danube en Pannonie, en Mésie et en Thrace. Beaucoup d’historiens considèrent que ce fut une erreur d’installer sur la frontière des barbares fédérés et de leur laisser ainsi l’autonomie car en gardant leur culture et ne s’assimilant au monde romain, ils ont constitué l’un des facteurs qui ultimement contribua à la chute de l’Empire Romain d’Occident. 

Theodosius tourne ensuite son attention sur la frontière Orientale où il tente d’appliquer une tactique similaire. Comme la situation politique en Occident devenait préoccupante et que les ressources militaire lui manquent, il est probablement pressé de faire la paix avec les Perses Sassanides. Il envoie donc une ambassade auprès de la cour de Chapour III en 384 (un accord sera éventuellement signé en 387 une la partition de l’Arménie qui s’avèrera plus favorable aux Sassanides). Il est donc maintenant libre de se rendre à Mediolanum pour venir en aide à Valentinianus II. Au début de 383, Magnus Maximus s’était déclaré empereur en Bretagne, avait vaincu et tué Gratianus à Lugdunum en août et maintenant menaçait Valentinianus II. À l’été 384, Theodosius se rend en Italie pour négocier un accord de paix entre l’usurpateur et le jeune empereur d’Occident (qui n’a que douze ans et est sous la tutelle de sa mère Justina) où ce dernier conserve le contrôle de l’Italie. Malheureusement, en 387, Maximus brise la paix, envahit l’Italie et prend Rome, forçant Valentinianus II et sa mère à sa réfugier à Thessalonique. Theodosius quitte à nouveau Constantinople avec ses armées pour reprendre l’Italie, vaincre Maximus à la bataille de la Save (près de Siscia), le poursuivre jusqu’à Aquileia où il est finalement capturé et exécuté à la fin d’août 388. Après avoir rétablit Valentinianus II au pouvoir, il retourne à Constantinople en 391. Toutefois, le jeune empereur d’Occident ne fera pas long feu puisqu’après une dispute avec son général Arbogast, il est retrouvé mort le 15 mai 392.

En août, les troupes acclament comme empereur d’Occident un grammairien nommé Eugenius. Theodosius désapprouve de ce choix et en profite pour nommer son fils Honorius à la place. Il lance une fois de plus ses armées vers l’Occident pour déloger l’usurpateur qu’il vainc à la bataille du Frigidus le 6 septembre 394. Il contrôle maintenant les deux partie de l’Empire et peut ainsi instaurer sa propre dynastie. Il n’en profitera malheureusement pas longtemps car, souffrant d’un œdème sévère, il meurt à Mediolanum le 17 janvier 395. Après des funéraires en février, son corps est rapatrié à Constantinople en novembre où il est divinisé et enterré dans un sarcophage de porphyre à l’église des Saints-Apôtres.

Son règne aura duré près de seize ans. Et même si il a été un bon administrateur, un patron des arts et qu’il a fait construire de nombreux monuments, il n’en reste pas moins que les incessantes campagnes militaires ont appauvri l’Empire. On blâme sa politique de consolidation des frontières et sa politique dynastique pour avoir contribué à affaiblir l’Empire et à le mener vers un déclin inévitable. On le blâme également pour le massacre de Thessalonique en avril 390 où, suite à l’arrestation d’au aurige populaire qui causa une émeute et la mort d’un officier romain, l’armée massacra une partie de la population de la ville. Toutefois, ce que l’Histoire retient de lui c’est surtout sa politique religieuse. Fervent nicéen, il promulge en 380, en accord avec Gratianus, l’Édit de Thessalonique qui déclare l’orthodoxie nicéenne (qui professe la Consubstantialité de la Sainte Trinité) comme seule religion officielle de l’Empire. En conséquence, l’arianisme n’est plus considéré “catholique”, et le paganisme est fortement persécuté — les cultes païens sont même interdits et leurs temples détruits. À Alexandrie en 415, une des conséquences de l’Édit fut une émeute où la néoplatonicienne Hypatie fut assassinée par la foule et la bibliothèque d’Alexandrie incendiée (enfin, c’est l’une des théories sur la destruction de la bibliothèque, brillamment illustrée dans le superbe film Agora, réalisé par Alejandro Amenábar en 2009).

IMG_8297-8298Je n’ai qu’une seule pièce de monnaie de Theodosius et c’est une belle petite dénomination [nummus minimus] (VG [Very Good], AE4, AE [Bronze], 12 x 13 mm, 1.533 g, payé $15, caractérisé par une patine brun pâle, presque jaune, avec quelques dépôt de vert-de-gris sur le revers; die-axis: ↑↓). L’avers présente un buste de l’empereur drapé et cuirassé à droite, portant un diadème perlé, avec l’inscription latine D[ominvs] N[oster] THEOD_OSIVS P[ivs] F[elix] AVG[vstvs] (“Notre Seigneur Theodosius, Pieux et Heureux Auguste”). Le revers illustre une Victoire avançant à gauche, tenant un trophée (Tropaeum) sur l’épaule droite et traînant un captif de la main gauche, avec l’inscription latine SALVS REI-PVBLICAE (“Le Salut de la République”), et une marque d’atelier difficilement lisible en exergue ainsi qu’un ☧ (Chi-Rho, ou Chrisme, qui forme les initiales grecques XP pour Χριστός / Christ; il pourrait également s’agir d’un staurogramme formé des lettres TauRhô, pour évoquer la Croix) dans le champs gauche (marque de séquence?).

Pour ce qui est de la marque d’atelier, d’après le RIC (Pearce J.W.E., Edited by Mattingly H., Sutherland C.H.V. & Carson R.A.G., The Roman Imperial Coinage vol. IX: Valentinian I – Theodosius I. London: Spink & Son, 1951, pp. xli, 308-10, 321, 326), ce type précis de revers (Salvs ReiPvblicae, avec Victoire traînant un captif, et le Tau-Rhô dans le champs gauche) a malheureusement été frappé dans pas moins de huit ateliers différents. La marque pourrait donc être soit ALE[A/B/𝚪/𝚫] pour Alexandrie (RIC IX: 20b/23a [pp. 303-04]), soit ANT[B/𝚫] pour Antioche (RIC IX: 67b/70a [pp. 293, 295], soit AQ[P/S/B] pour Aquilée (RIC IX: 58b [p. 106], soit CONS[A/B] pour Constantinople (RIC IX: 86b/90a [pp. 234, 236], soit SMK[A/B/𝚪/𝚫] pour Cyzique (RIC IX: 26b/30b [pp. 246-47]), soit SMNA pour Nicomédie (RIC IX: 45b/48a [pp. 362-63]), soit R[P/T/Q/Є] ou R•[P/T/Q] pour Rome (RIC IX: 64b [p. 133], ou encore TES[A/B/𝚫] pour Thessalonique (RIC IX: 65b [p. 188]). Ma lecture initiale avait été AQP (pour la première officine de l’atelier d’Aquilée) mais maintenant je pencherais plus pour SMNA (première officine de l’atelier de Nicomédie). Dans l’ensemble, cette pièce aurait donc été frappé durant la période entre le 28 août 388 EC et le 17 janvier 395 EC.

Sources: Wikipedia (Theodosius [FR/EN]), FAC (Theodosius, Chi Rho, Christogram, Tropaeum, Victory), ERIC (Theodosius); RIC v. IX (voir les références dans le texte); Sear RCV (1983): 4088; Online Ref.: Google, acsearch, CoinArchives, numismatics, numista, r5coins, WildWinds (Antioch: text, image; Constantinople: text, image). Voir aussi ma fiche.

L’existence de petite dénomination comme ce nummus minimus démontre bien l’état grave de l’économie qui mène à une nouvelle dévaluation monétaire. C’est également le retour de l’insécurité qui, malgré une stabilisation temporaire des frontières, menace la paix sociale. La propagande impériale promet donc au peuple “le salut de l’État” avec une image de la Victoire traînant un prisonnier qui représente à la fois le barbare terrassé et l’usurpateur vaincu pour mettre fin à la guerre civile. Elle en profite même pour rappeler aux citoyens que le Christianisme est maintenant la seule religion d’État (gare aux méchants païens!). Cette pièce incarne donc parfaitement tant les politiques économiques, militaires que religieuses de Theodosius.

La semaine prochaine nous abordons le fils de Theodosius, Arcadius, et concluons le règne de la dynastie Théodosienne.

Voir l’index des articles de cette chronique.

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Monnaies anciennes 74

Bistorta officinalis 

[ Nikon D3300, Jardin botanique, 2018/06/03 ]

La Renouée bistorte (appelé snakeweed en anglais ou イブキトラノオ属 [Ibukitoranōzoku] en japonais) est une espèce de plantes herbacée vivace qui appartient à la classe des Equisetopsida, à la sous-classe des Magnoliidae, à l’ordre des Caryophyllales, à la famille des Polygonaceae (qui comprend une cinquantaine de genres répartis en mille deux-cent espèces) et au genre Bistorta (qui lui comprend une quarantaine d’espèces). Le nom de la famille vient du grec Polygonum (πολοί / polus [beaucoup] + γόνυ / gonu [genou] en référence à ses tiges très noueuses) et le nom du genre vient du latin Bistorta (bis-torda, doublement tordu, en référence à la forme de sa racine). Le nom latin de l’espèce, officinalis, signifit “officinale“ c’est-à-dire qui est utilisé en pharmacie. Le nom français est donc un pléonasme (ou une tautologie) puisque “Re-nouée” [doublement noué] et “bis-torde[doublement tordu] veulent dire essentiellement la même chose.

C’est une plante rhizomateuse dont la racine a la forme d’un “S” et qui peut atteindre jusqu’à un mètre de hauteur. Elle pousse en une touffe dense composée d’un feuillage basal dont les feuilles glabres, alternes, d’une forme ovale oblongue se terminant en pointe, sont veinées avec des nervures médianes blanches. Son inflorescence est un unique épis dense et cylindrique, de cinq à sept centimètre de long, qui pousse au sommet d’une longue tige dressée et non ramifiée. Il est composé de fleurs étroites, en forme de cloche, un demi-centimètre de long, d’une couleur rose pâle ou blanche, qui apparaissent à la fin du printemps jusqu’au milieu de l’été. Chaque fleur a cinq segments de périanthe, huit étamines et trois carpelles fusionnés. Le fruit est une noix noire brillante. 

C’est une plante ornementale mais aussi mellifère qui attire autant les pollinisateurs que les papillons. Elle est comestible: ses jeunes feuilles peuvent être consommées fraîche en salade ou cuite (comme les épinards), mais sa racine doit être bouillie pour éliminer l’astringence. Sa racine a également des propriétés médicinales longuement attestées (elle est mentionnée dans le Capitulare de Villis) pour soigner blessures, gingivites, aphtes et autres utilisations anti-hémorragiques, anti-inflammatoires ou astringentes. (Sources: Wikipedia et divers sites horticoles)

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Images du mer-fleuri [002.022.019]

Slaughter House-Five

Slaughterhouse-Five-covThe first-ever graphic novel adaptation of Kurt Vonnegut’s Slaughterhouse-Five, an American classic, is one of the world’s great anti-war books.  An American classic and one of the world’s seminal antiwar books, Kurt Vonnegut’s Slaughterhouse-Five is faithfully presented in graphic novel form for the first time from Eisner Award-winning writer Ryan North (How to Invent Everything: A Survival Guide for the Stranded Time Traveler) and Eisner Award-nominated artist Albert Monteys (Universe!). 

Listen: Billy Pilgrim has…
…read Kilgore Trout
…opened a successful optometry business
…built a loving family
…witnessed the firebombing of Dresden
…traveled to the planet Tralfamadore
…met Kurt Vonnegut
…come unstuck in time.

Billy Pilgrim’s journey is at once a farcical look at the horror and tragedy of war where children are placed on the frontlines and die (so it goes), and a moving examination of what it means to be fallibly human.” [Text from the publisher’s website and the backcover]

>> Please, read the warning for possible spoilers <<

I read this novel in high-school (a very long time ago) and I thought it was great. Indeed it is a classic of American science-fiction literature. When I saw that it had been made into a graphic novel adaptation, I thought it would be a great occasion to reacquaint myself with this story (a movie adaptation was also made a long time ago but it wasn’t very good). However I was a little worried because it is not an easy story to illustrate. After I finished reading the comics I was relieved: it was very well done (as far as I can remember the original book, of course).

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Page 9

It is the story of Billy Pilgrim who has a strange power (well, it would be a super-power if he had any control over it, so it’s more of a curse): he has come unstuck in time. He doesn’t lives his existence in chronological order and his mind can switch at anytime to a different part of his life, from (not necessarily in that order) his birth in 1922, to 1943 when he refuse to fight in the war and becomes a chaplain’s assistant, to 1944 when he is a prisoner of war after the battle of the Bulge and find himself a slave-laborer in the Slaughterhouse-Five in Dresden until it is “liberated” by the Russians after much horrors, to 1948 when his PTSD lands him in a mental hospital, to 1955 when he is a successful optometrist, to 1964 when he meets science-fiction writer Kilgore Trout, to 1967 when he is kidnapped by the Trafamadorians (an alien species who experience time all at once) and put in a zoo, to 1968 when he survives a plane crash and to 1976 when he dies — So it goes. 

It is an extraordinarily compelling story, very complex and above all — although war is a very serious business — very funny. It is an antiwar manifest sugarcoated with humour. It is also a very clever time-travel story where science-fiction, as usual, becomes a mirror that reflects the joys and the cruelties of the human condition. And the art is very good too. I enjoyed this graphic novel adaptation very much and I can only recommend it for the reader either to discover the work of Kurt Vonnegut or to experienced it anew. 

Slaughter House-Five or the children’s crusade, by Ryan North and Kurt Vonnegut; illustrated by Albert Monteys. Los Angeles: Archaia (Boom Entertainment), September 2020. 192 pages, 7 x 9.75 in., $US 24.99 / $C 32.99, ISBN 978-1-68415-625-2. For a teen readership (13+). stars-3-5

For more information you can check the following websites:

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© 2020 Kurt Vonnegut LLC. All rights reserved.

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Peuple invisible

PeupleInvisible-cov“Les histoires réunies dans ce volume complètent La promesse, achevant de rendre disponible l’intégralité des récits composés par Shohei Kusunoki.

Elles ont pour la plupart été publiées dans Garo, la légendaire revue d’avant-garde fondée en 1964 qui a révélé des auteurs aussi incontournables que Yoshiharu Tsuge ou Yoshihiro Tatsumi, accompagnant pendant les décennies 1960 et 1970 une jeunesse réfractaire au conservatisme de la classe dirigeante.

Shohei Kusunoki a imaginé ces histoires entre 1968 et 1974 dans un Japon qui cherchait à se réinventer par une course à la modernité peu soucieuse du sort des classes populaires. Comme son ami Susumu Katsumata (Neige rouge, Cornélius), il fut marqué par l’apparition de Yoshiharu Tsuge, qu’il fréquenta à cette époque et dont l’influence se retrouve dans plusieurs des récits regroupés ici.

Délaissant le registre contemporain sans renoncer à parler de son époque, Shohei Kusunoki s’attache à décrire avec justesse la vie du peuple, tout en lui insufflant une dimension épique. Au travers de genres aussi codés que le conte traditionnel ou le récit de samouraï, il décortique l’ambiguïté des rapports humains. Mettant à nu les sentiments qui unissent les êtres, les raisons pour lesquelles ils s’attirent et les malentendus qui les séparent, Shohei Kusunoki parvient, à travers un style limpide, à exprimer ce qui ne l’est pas. Un auteur immense qu’il est urgent de redécouvrir et de célébrer.

[Texte du site de l’éditeur et du rabat intérieur de couverture]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

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Page 37

Il n’y a pas grand chose que l’on peut rajouter à la présentation de l’éditeur… Shohei Kusunoki (楠勝平, 1944-1974) n’est pas un mangaka très connu. Son vrai nom était Sakai Katsuhiro (酒井 勝宏) et il a appris le métier en étant assistant pour Michitarou Watanabe et Sanpei Shirato. De la même génération que les Shigeru Mizuki, Yoshihiro Tatsumi, ou Yoshiharu Tsuge, il a surtout publié du manga d’avant-garde pour le marché du manga de location (kashihon) et dans le magazine Garo. En 2001, l’éditeur Seirin Kogeisha a publié en édition limité une anthologie de près de six-cent pages compilant la majorité de son travail (彩雪に舞う… / Saisetsu ni mau… / Danse à Ayayuki…) et c’est de ce recueil que proviennent les histoires de Peuple Invisible. Il a été peu publié, même au Japon, et — mis à part une anthologie par Ryoko Yamagishi publié en septembre 2021 chez Chikuma Bunko — toutes ses anthologies sont maintenant épuisées. Nous sommes donc très chanceux qu’un éditeur français comme Cornélius fasse un travail de mémoire en préservant et en diffusant son oeuvre.

Peuple Invisible nous présente sept histoires courtes (“Les cloches du soir” [1970, 31 pages], “Glycines en fleurs” [1970, 28 pages], “Laridelle laridon” [1970, 14 pages], “Yasubei” [1971, 16 pages], Les bombyx [1971, sur un scénario de Minoru Iwasaki, 32 pages], “Le fleuve de l’au-delà” [1971, 30 pages] et “Bain de minuit” [1972, 26 pages]) et une histoire plus longue qui a été publié en huit parties (“En loques” [1971-1972, 140 pages]). À travers ces récits, qui tiennent plus du gekiga (romans graphiques) que du manga seinen, Kusunoki dépeint les joies et les peines des gens ordinaires qui, avant l’ère Meiji, étaient plus susceptible de connaitre la misère et d’être à peine remarqué par les samurai et les seigneurs — c’était le “peuple invisible”.

Peuple Invisible nous offre des histoire dramatique qui sont superbement illustrée — mais évidemment dans le style qui est propre au manga des années ’60 et ’70. Ce sont des récits sérieux et plutôt inégaux, dont la narration est parfois difficile à suivre. Aussi, le style graphique vieillot ne plaira sans doute pas à tous. Toutefois Cornélius a fait un excellent travail en préservant le sens de lecture japonais et en laissant les onomatopées originales (mettant simplement la traduction sous la case). C’est donc tout de même une lecture intéressante mais surtout pour les collectionneurs ou ceux qui s’intéresse à l’histoire du manga. 

Peuple invisible, par Shohei Kusunoki. Bordeaux: Cornélius (Coll. Pierre), juin 2020. 336 pages, 17 x 24 cm, 26,50 € / $C 52.95, ISBN 978 2 36081 159 5. Pour lectorat adolescent (12+). (Voir la couverture arrière). stars-3-5

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© 2001 Seirin Kogeisha / Yasuko Tani. All rights reserved.

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Pension de Famille

PensionDeFamille-cov“En 1947, Margaret Durrell doit faire face à un divorce, avec deux enfants à élever, et à la menace d’un désastre financier. Sur les conseils de sa tante Patience, une redoutable vieille fille, et malgré les sarcasmes de ses frères Lawrence et Gerald, elle ouvre alors une pension de famille prétendument BCBG à Bornemouth, ville respectable du bord de mer britannique. Un peintre et son modèle, une schizophrène, des infirmières, deux musiciens de jazz… Sous le regard narquois des voisins, la pension de Margo tourne à la ménagerie humaine. S’ajoutent à ce joyeux désordre les visites de Gerald, qui ramène une troupe de singes et un énorme python. Margo ne se laisse pas démonter pour si peu et s’embarque même dans une histoire d’amour clandestine avec un joueur de trombone.

À travers ces excentriques personnages de l’Angleterre d’après-guerre se découvre le talent de Margaret Durrell, qui complète ainsi le trio familial d’écrivains.”

[Texte du site de l’éditeur; voir aussi la couverture arrière]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai découvert les Durrell avec la série de télévision Les Durrells à Corfou (The Durrells). Celle-ci raconte les aventures un peu loufoques des Durrells, une famille anglo-indienne qui, trouvant le climat anglais difficile, décide de s’installer sur l’île grecque de Corfou dans les années ’30. Intrigué par cette famille colorée qui aimait se raconter par l’écriture j’ai d’abord lu Justine (la première partie du Quatuor d’Alexandrie, publiée en 1957) par Lawrence Durrell (voir mon commentaire). Puis j’ai lu Ma famille et autres animaux (My Family and Other Animals, 1956) par Gerald Durrell (voir mon commentaire). Même la cadette de la famille, Margaret Durrell, a suivi la trace de ses deux frères et a écrit Pension de Famille (Whatever Happened to Margo?, 1996). Elle y raconte ses mésaventures alors qu’elle décide d’ouvrir une pension de famille à Bornemouth dans les années ’40, après être revenu de Corfou, et que son choix de pensionnaires s’avère souvent plutôt désastreux (sans compter la ménagerie que Gerald laisse sous sa responsabilité). Entre les pensionnaires aux comportements douteux, les espiègleries de leurs enfants, les aventures amoureuses et les visites occasionnelles de sa mère Louisa, de ses frères Lawrence, Leslie et Gerard, ou même de sa tante, Margo mène une vie très occupée! 

Apparement l’ouvrage aurait été écrit dans les années ’60 et oublié dans le grenier, jusqu’à ce que sa petite-fille le retrouve et le fasse publié en 1995. Comme le dit Gerald dans la préface, “Margo a montré qu’elle appréciait le côté comique de la vie et qu’elle avait le don d’observer les points faibles des gens et des lieux. Comme nous, elle a parfois tendance è exagérer et à laisser son imagination prendre son essor, mais je ne crois pas que ce soit si mal quand il s’agit de raconter ses aventures de façon divertissante.” En effet, l’écriture me rappel beaucoup celle de Gerald dans sa trilogie de Corfou. C’est écrit avec beaucoup d’humour et cela se lit très vite et bien. C’est donc une excellente lecture, amusante et agréable, qui vous offrira certainement du bon temps, surtout si vous avez apprécié la série télé.

Si vous n’avez pas encore découvert les aventures des Durrell à Corfou, j’en profite pour vous signaler que la série télé de ITV / PBS Masterpiece est disponible en diffusion continue (streaming) sur Amazon Prime Video,  Apple TV, et Google Play. Elle sera également diffusée en français sur les ondes de Ici Artv à partir du 23 mars 2022. J’ai également découvert qu’il existait une autre adaptation des romans de Gerald Durrell, cette fois un film de 87 minutes réalisé en 2005 intitulé My Family and Other Animals et disponible en diffusion continue sur BritBox (via Prime Video ou Apple TV).

Pension de famille, par Margaret Durrell (Traduction: Jean Rosenthal). Paris: Nil Éditions, 1997. 254 pages, 14 x 22.5 cm, 19.00 € / $C 34.95, ISBN 2-84111-069-9. Pour lectorat adolescent (12+). Cette édition n’est plus disponible mais l’ouvrage a été réédité chez Robert Laffont en octobre 2018. stars-4-0

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© 1995 by Margaret Durrell. © 1997 Nil Éditions pour la traduction française.

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Le chat du rabbin #10: Rentrez chez vous!

ChatDuRabbin-10-cov“Zlabya et son père, le rabbin, mais aussi le rabbin du rabbin, aidés et interrompus par le Chat, bien sûr, racontent. Ils disent, à travers leurs voyages au Proche Orient de 1870 à 1973, leur quête d’une Terre Promise, d’un endroit où ne pas être en danger. Ils racontent un destin français, celui d’une famille ballotée par l’histoire, le racisme, la volonté de trouver sa place, d’Alger à Nice, en passant par Jérusalem ou la Galilée.”

[Texte du site de l’éditeur; voir aussi la couverture arrière]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

ChatDuRabbin-10-p009

Page 9

Sur le bord de la mer, au début de l’année, le rabbin, sa famille et ses ouailles, font la cérémonie du Tashlih, où ils secouent les pans de leur vêtement comme pour en chasser le mal. Le chat commente que ”Croire en Dieu, c’est accepter de faire des trucs ridicules en son nom.” Le rabbin acquiesce que c’est absurde et ridicule… mais il est interrompu par des hommes sur la plage qui leur crient “Sales juifs. Retournez chez vous!” S’ensuit une échauffourée dans la mer… Suite à cet événement, le mari de Zlabya veut déménager en Israel. Alors le rabbin du rabbin raconte que quand il était petit il est allé à Jérusalem et ce ne fut pas une bonne expérience. Même Zlabya raconte que quand elle a fait une fugue elle s’est retrouvé dans un kibboutz en Galilée mais elle en est revenue. Le rabbin aussi a essayé d’aller en Israel pour accomplir le souhait d’une ouaille qui voulait y être enterré mais les anglais limitaient l’immigration (même des morts) alors il l’a enterré en Égypte! Mais le mari de Zlabya veut toujours y aller. Et il ira… quand ils seront vieux, en 1973. Zlabya est vieille et grosse (et le chat toujours vivant!!). Mais les gens le prennent pour un arabe et Zlabya ne peut pas supporter la climatisation. Alors ils trouveront le terre promise à… Nice! En fait, l’histoire des Juifs c’est l’histoire du monde… et de la famille de Joann Sfar.

Le style de Sfar m’agace toujours avec ses planches à six cases, son dessin brouillon et ondulant, ou ses couleurs criardes, mais c’est Sfar et on finit toujours tout même par trouver ça beau. C’est un long album avec un récit fort et riche qui diverti, amuse même, et fait réfléchir sur le racisme. Une très bonne lecture que je recommande — surtout pour les amateurs d’histoire, de chats et de métaphysique! Et comme toujours, dans le bas de la dernière page, Sfar nous annonce que le prochain album s’intitulera “Alleluia dans l’autobus!” En fait le tome 11, paru en novembre 2021, s’intitule La Bible pour les chats

Le chat du rabbin. 10, Rentrez chez vous!, par Joann Sfar. Paris: Dargaud (Coll. Poisson Pilote), octobre 2020. 96 pages, 22.5 x 29.5 cm, 16,00€ / $C 27.95, ISBN 978-2205-08003-2. Pour lectorat adolescent (12+). stars-3-5

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© Dargaud 2020.

Voir aussi mes commentaires sur les autres volumes du Chat du Rabbin.

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2 Expressos

2Expressos-cov“Benjamin, dessinateur de BD en mal d’inspiration, part à la recherche d’une japonaise avec qui il a passé une nuit magique il y a 17 ans. Arrivé au Japon, il se pose dans un café pour faire le point. Il va y goûter le plus mauvais expresso de sa vie, et cependant devenir ami avec le patron, Michihiko, qui tout comme Benjamin, a de gros problèmes conjugaux. Les deux hommes décident alors de s’entraider pour retrouver leurs femmes, ce qui, curieusement, commence par apprendre à préparer un bon café… Avec un sens aigu de l’observation, Kan Takahama explore toutes les facettes d’un subtil chassé-croisé amoureux entre des personnages à la recherche d’eux-mêmes, ballottés entre flux et reflux du désir.”

[Texte du rabat intérieur de couverture; voir aussi la couverture arrière]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

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Deux Espressos (トゥー・エスプレッソ / Tū esupuresso / Two Espressos) est un manga Josei par Kan Takahama publié au Japon chez Ohta Shuppan en avril 2010 et simultanément en version française chez Casterman. Il nous raconte l’histoire de Benjamin, un dessinateur français, qui débarque à la gare de Gono-san, au Japon, mais comme le train ne s’arrête plus à sa destination, il doit marcher dans la nuit et perds son sac avec son passeport et son cellulaire. Il est à la cherche d’une femme qu’il a rencontré à Paris dix-sept ans plus tôt et ses seules indices pour la retrouver est une lettre qui mentionne la gare de Gono-ni et un “endroit très lumineux où elle vends des choses utiles pour faire ses adieux”. C’est toutefois un coin un peu perdu où il n’y a plus qu’un petit café. Il devient ami avec le propriétaire et décide de l’aider à tenir la place. En échange, Michihiko va l’aider dans ses recherches tout en essayant de réparer les choses avec sa femme, Miho, qui l’a laissé… Un soir, près du café, Benjamin aperçoit les serres illuminées d’une ferme qui produit des fleurs pour funérailles… En fin de compte, mais après quelques imbroglio, tout finira par s’arranger…

Avec cette histoire d’amour intrigante et sensuelle, Kan Takahama démontre encore une fois son habilité à nous raconter les subtilités des relations humaines. C’est également très bien dessiné, dans le style de crayonné réaliste qui la caractérise. Deux Espressos nous offre un très bon manga qui est à la fois charmant et agréable à lire… Fortement recommandé. 

2 expressos, par Kan Takahama. Bruxelles: Casterman (Coll. Écritures), avril 2010. 164 pages, 17 x 24 cm, 14.95 € / $C 27.95, ISBN 978-2-203-39612-8. Pour lectorat jeune adulte (16+). stars-3-5

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© Casterman, 2010.

Voir aussi mes commentaires sur les autres manga de Kan Takahama.

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L’eau amère

EauAmere-cov“Saé s’interdit toute liaison durable avec un homme de peur d’être trahie. L’eau amère est celle, calme, de la crique où son amant de la ville est venu braconner les ormeaux. Pour le chasser, elle finira par le dénoncer aux gardes-pêche. C’est aussi celle, chaude, de l’anonyme station thermale où les époux Kanbara se disent adieu, en soufflant sur les cendres de leur passion disparue. C’est l’eau glacée, de l’étang où gît la jeune Etsuko, assommée de fatigue et d’alcool au terme d’une nuit de fugue. Ce sont les larmes de la jeune K., convalescente, à qui chaque jour son amant rend visite, avant de retourner le soir, sagement, auprès de son épouse…

En huit récit teintés d’amertume et d’humour, spécialement choisis par l’auteur pour cette édition française, Kan Takahama explore les contradictions, entre aveux et non-dits, d’amants et de parents qui se cherchent, se trouvent parfois, se fuient souvent.“ [Texte du rabat de couverture; voir aussi la couverture arrière]

“L’équilibre entre amour et sexe tient а un fil. Les histoires courtes que nous donne а voir Kan Takahama dans ce recueil nous font partager un bout de la vie sentimentale de personnages, tous а un stade crucial de leur vie. Un vieil homme proche de la mort est hanté par le souvenir d’un amour passé, souvenir qui amène son entourage а s’interroger sur la force du sentiment amoureux. Un couple sur le point de se séparer s’accorde une pause loin de tout, l’occasion pour eux de faire le point sur ce qui les mènes а prendre cette décision. Une jeune femme, а qui l’amant marié fait miroiter un bonheur possible, finit par prendre son destin en main. Un quinquagénaire prend soin d’une jeune fille handicapée, devenue au fil du temps sa seule raison de vivre. Après Kinderbook, Kan Takahama continue d’explorer et de mettre en image le quotidien de la société moderne.” [Bédéthèque]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

L’eau amère (凪渡り — 及びその他の短篇 / Nagi Watari – Oyobi sono hokano tanpen / lit. “La traversée calme – et autres nouvelles) est un manga par Kan Takahama, à la limite entre le seinen et le jôsei, qui a originalement été publié par Kawade Shobo Shinsha en mars 2006. C’est un recueil d’histoires courtes qui semble reprendre en partie des récits déjà publié deux ans plus tôt chez Yugaku Shorin (泡日 [Awabi / lit. “Journée des bulles”] comprenait, en plus du récit titre, six histoires: 「ファニーフェイス・ファミリー」 / Funny Face Family / “Famille drôle de tête”, 「我らの世代が生きのびる道を教えよ」 / Warera no sedai ga ikinobiru michi o oshie yo / “Dites-nous comment notre génération peut survivre”, 「赤い実」 / Akai mi / “Fruits rouges”,  「The shock of recogition」 /“Le choc de la reconnaissance”,  「過ぎ去った恋と少量の飲酒について」 / Sugisatta koi to shōryō no inshu ni tsuite / “À propos de l’amour qui est passé et d’une petite quantité d’alcool”,  et 「山日記」 / Yama nikki / “Journal de montagne”). Toutefois, l’édition française publiée dans la collection Sakka/Auteur de Casterman en février 2009 semble offrir une sélection de textes légèrement différentes. Le recueil comprend huit courts récits:

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Dans “Introduction” (8 pages), Takahama, un jeune artiste de manga en panne d’inspiration a une aventure passagère avec une lycéenne. Soudain il a l’idée de faire une série sur le thème de l’eau avec des scènes érotiques. La première histoire s’intitulerait “Eau Calme”… Dans “L’eau calme” (凪渡り/ “Nagi watari”; 24 pages), tous les ans Odajima revient au même village de pêcheur pour braconner les ormeaux et a une aventure avec Sae, qui tient le gite local. Lasse de cette relation elle le dénonce aux gardes-pêche… Dans “Dernier voyage en amoureux” (24 pages), un jeune couple passe une nuit dans l’auberge d’une station thermale pour faire l’amour une dernière fois avant de divorcer car la maîtresse de l’homme est enceinte… Dans “Jours d’écume” (泡日 / Awabi / lit. “Journée des bulles”; 74 pages), une jeune femme troublée s’effondre ivre dans l’étang à l’extérieur d’une maison de retraite, provoquant un moment de lucidité chez un vieil homme sénile et créant un lien entre la femme et l’ancienne maîtresse du vieil homme. Dans “Hygro-45” (24 pages), une jeune femme se rends compte que son copain la trompe avec une amie… Dans “Chez Mizunuma” (水沼ストアー / Mizunuma sutoā / lit. “Mizunuma Boutique”; 24 pages), Itsutoshi tient le dépanneur familiale. Il trouve que sa copine est trop vaniteuse et superficielle (elle a déjà dépensé deux million de yens dans un salon de beauté!) alors il drague une lycéenne. Mais comme celle-ci n’aime pas sa nouvelle coupe de cheveux, il retourne auprès de sa copine… Dans “Ma vie avec K” (22 pages), une homme d’un certain âge prends soins d’une jeune fille dépressive qui a tenté de se suicider car il l’aime. Mais le soir il retourne auprès de sa famille… Finalement, dans “Mielleux Noël” (12 pages), au souper de Noël (où la famille se réunit seulement dans des circonstances de force majeure), la mère annonce qu’elle va se remarier… avec le meilleur ami du père. La père, redevenu célibataire, veut écrire un livre. La fille va se marié. La fils sort avec la copine d’un ami…

J’adore Kan Takahama. Issue du milieu du manga plus “underground” elle a d’abord publié beaucoup d’histoires courtes (2002-2006) qui ont été compilé par la suite en recueils comme c’est le cas de cet ouvrage. Puis, vers 2010-2013, elle a commencé à publier des histoires complètes, plus complexes, qui se situent souvent dans un contexte historique. Ses récits traitent généralement des relations amoureuses de gens ordinaires qui peuvent tout même s’avérer complexes, difficiles, voir tragiques. Et il y a souvent une touche de nudité et même d’érotisme dans son travail (à preuve, si vous êtes adulte, voir les pages 52 et 154). J’ai déjà commenté plusieurs de ses histoires (dont La lanterne de Nyx, article où je donne la liste de ses oeuvres) et j’espère toutes les lire bientôt. J’ai eu un peu de difficulté au début à apprécier son style un peu expérimental, un crayonné réaliste retouché à l’ordinateur, mais finalement je trouve qu’il donne un ton intimiste et chaleureux à ses récits.

L’eau amère est un très beau manga qui se lit bien. Je le recommande chaudement (quoi qu’il pourrait être difficile à trouver car cette édition est épuisée; il vous faudra probablement le chercher du côté des bibliothèques publiques).

L’eau amère, par Kan Takahama. Bruxelles: Casterman (Coll. Sakka), février 2009. 228 pages, 15 x 21 cm, 12.95 €, ISBN 978-2-203-01985-0. Pour lectorat adulte (18+). stars-3-5

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© 2008 Kan Takahama

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Celui qui hantait les ténèbres

CeluiQuiHantaitLesTenebres-cov“Dans la ville de Providence, le jeune écrivain Robert Blake semble fasciné par une étrange église abandonnée. Alors qu’il finit par s’aventurer dans ce lieu de culte perverti, il y découvre le Necronomicon, un ouvrage maudit de magie noire, et invoque sans le vouloir des forces maléfiques qui dépassent l’entendement…

Pendant la Première Guerre mondiale, un officier évadé se retrouve perdu en pleine mer. Épuisé, il s’évanouit dans sa barque et, à son réveil, s’aperçoit qu’il s’est échoué sur une île inquiétante, recouverte à perte de vue de carcasses de bêtes marines…

Avec un trait sombre et réaliste, Gou Tanabe met en images les pires cauchemars imaginés par H. P. Lovecraft, le maître du fantastique et de l’horreur. Ce sont cette fois Celui qui hantait les ténèbres et Dagon qu’il fait renaître sous sa plume dans toute leur terrifiante noirceur !”

[Texte du site de l’éditeur et de la couverture arrière]

(Attention, lire l’avertissement de possible divulgacheurs)

Celui qui hantait les ténèbres (闇に這う者 ラヴクラフト傑作集 / Yami ni hau mono — ravukurafuto kessaku-shū / lit. “Chefs-d’œuvre de Lovecraft: Rampant dans le noir”) est l’une des nombreuses adaptations des oeuvres de H.P. Lovecraft en manga par Gou Tanabe. Ce manga seinen a d’abord été serialisé dans le mensuel  Comic Beam (Enterbrain) et compilé en un seul volume en mars 2016 chez Kadokawa Shoten. Il a été traduit en français chez Ki-oon en mars 2021. Exceptionnellement, ce volume contient l’adaptation de deux récits (respectivement de trente-quatre et cent-seize pages). 

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Le premier est “Dagon”, qui est une courte nouvelle (d’environ deux mille deux cents mots) écrite en juillet 1917 et publiée pour la première fois en novembre 1919 dans The Vagrant (# 11) et à nouveau en octobre 1923 dans Weird Tales (vol. 2, #3). C’est non seulement l’un de ses premiers récits à être publié mais c’est aussi la première fois qu’il mentionne le Mythe de Cthulhu. Un marin dont le navire a été capturé par les Allemands durant la guerre réussi à s’échapper sur un canot de sauvetage. Il dérive pendant des jours. Un matin il découvre qu’il s’est échoué un milieu d’une grande étendue de terre boueuse couverte de carcasses de créatures marines nauséabondes, comme si cette terre avait soudainement surgie du fonds de la mer. Il décide de marcher vers une colline à l’horizon pour repérer la rive. Dans un canyon il découvre un monolithe qui brille sous la lune. Il est couvert des bas-reliefs représentant d’étranges créatures aquatiques avec une figure aux allures de pieuvre au sommet. Soudain un monstre marin surgit du bassin d’eau sombre à la base du monolithe et semble être en vénération devant cet autel de pierre. Pris de folie le marin couru jusqu’à son canot, où la mer était réapparu, et s’enfui dans une tempête. Il se réveilla dans un hôpital de San Francisco. Il tenta de donner un sens à ce qu’il avait vu, s’intéressant à l’antique légende philistine de Dagon le dieu-poisson. Hanté par ce qu’il a vu il couche sur papier son expérience mais dans son délire il est terrifié que ces monstres ne viennent le chercher…

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Le second récit est “Celui qui hantait les ténèbres” (The Haunter of the Dark), une novella d’un peu plus de neuf mille trois cent mots écrite en novembre 1935 et publiée en décembre 1936 dans Weird Tales (Vol. 28, No. 5, p. 538–53). C’est le dernier récit qu’il a écrit. Robert Blake est un peintre et un écrivain qui s’intéresse au domaine l’étrange. De son nouvel atelier à Providence, il peut apercevoir la tour noire d’une vieille église qui l’intrigue car aucun oiseau ne s’y pose. Il décide alors d’aller l’explorer. Elle est abandonné car, dit-on, une secte démoniaque l’aurait occupé et on le met en garde contre le danger de réveiller ce qui y dort. Dans la sacristie il découvre des livres dont, dans une position proéminente, une version latine du terrible “Nécronomicon”! Au haut de la tour il trouve une pièce où siège une table heptagonale avec en son centre une sorte de cristal noirâtre, strié de rouge. Lorsqu’il s’en approche il a la vision de mondes inconnus. Il y découvre également un squelette sur lequel il trouve un calepin de note. Il s’agit de Edwin Lilibridge, journaliste au Providence Telegram, qui quarante-deux ans plus tôt était venu investiguer le lien entre l’église et une série de disparitions mystérieuses. Soudain, Blake se sent épié comme s’il y avait une présence là-haut dans la flèche de la tour. Craintif, il retourne chez lui. Il consacre les jours suivants à déchiffrer la feuille qu’il avait trouvé dans le Nécronomicon. Il y apprend qu’en contemplant le cristal on éveillait “Celui qui hante les ténèbres”, une créature surgit des noires abysses du chaos qui demandait de nombreux sacrifices et qui craignait la lumière. Or, Blake avait contemplé le cristal… Une nuit, il y eut une panne d’électricité et l’obscurité permis à la créature de s’échapper momentanément du clocher. Cette nuit là, il rêva qu’il était perdu dans les ténèbres où se vautre Azathoth… Avait-il rêvé ou avait-il erré dans l’église durant une crise de somnambulisme? Dorénavant il craignait l’obscurité et resta une semaine assis à son bureau. On l’y retrouva mort un matin…

Comme pour tout les autres volumes de cette série, celui-ci nous offre une excellente adaptation et est superbement illustré par Gou Tanabe dans son style sombre et détaillé. Ki-oon nous présente encore une édition de qualité, relié en similicuir (cette fois avec une couverture de couleur verte). Même si je ne suis pas du genre à succomber sous l’ambiance angoissante des récits de Lovecraft (bien construit mais pas toujours bien écrit) j’adore tout de même l’univers qu’il a créé et je trouve que Tanabe l’illustre très bien. Ces deux récits ne sont pas mes préférés mais cela demeure tout de même de très bonne adaptations. J’ai récemment lu une autre version graphique de Dagon (illustrée par Dave Shephard) et ce n’est vraiment pas comparable à la qualité du travail de Tanabe. C’est donc un manga qui constitue une très agréable lecture (cela se lit vite et bien) et qui nous permet de découvrir l’œuvre de Lovecraft plus facilement ou de la relire en images, avec une perspective nouvelle.

Vivement le tome suivant dans cette série d’adaptations: c’est Le cauchemar d’Innsmouth (The shadow over Innsmouth écrit en 1931 et publié en 1936) paru au Japon chez Kadokawa en mai 2021 (2 vols) et en France chez Ki-oon en octobre 2021 (le tome 2 sortirait au printemps 2022). Tanabe publie en ce moment en feuilletons dans le mensuel Comic Beam (depuis octobre 2021) son adaptation de L’Abomination de Dunwich (ダニッチの怪 / The Dunwich Horror)…

Celui qui hantait les ténèbres (Les chefs-D’Oeuvres de Lovecraft, 6), par Gou TANABE (dessin) et H.P. Lovecraft (histoire). Paris: Ki-oon (Coll. Seinen), mars 2021. 164 p., 15 x 21 cm, 15 € / $C 28.95. ISBN 979-10-327-0792-0. Pour lectorat jeune adulte (16+). stars-3-5

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© Tanabe Gou 2016

Voir mes commentaires sur les adaptations précédentes de Tanabe:

montagnes_hallucinees_02-cov Dans_lAbime_du_temps-cov CouleurTombeeDuCiel-cov AppelDeCthulhu-cov
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